Viktoria von der Brüggen

Toucher l’humain : Gestes de sollicitude dans le processus créatif de Céline Martin

Dans Je et Tu, texte fondamental sur le principe de réciprocité, le philosophe Martin Buber conçoit la capacité relationnelle de l’homme comme la source de tout renouvellement. Buber identifie trois domaines dans lesquels ce « privilège » se manifeste : la relation de l’homme à la nature, celle qu’il établit avec les entités spirituelles et sa « vie avec les [autres] hommes » où seuls sont possibles ces liens nés du fait d’être « contemplateurs et contemplés, connaisseurs et connus, aimants et aimés ».

Ce dernier champ de relations, plus exactement le « point central où les lignes prolongées des relations se coupent » et ce qu’engendre cette intersection, sont au cœur de la démarche créatrice de la plasticienne Céline Martin. C’est en particulier le toucher comme geste d’ouverture et de sollicitude à l’autre qui représente le point de départ de sa quête artistique.

Dépasser l’appréhension à toucher
« Mon expérience de vie fait que je suis portée dans mon travail plastique vers le toucher », souligne-t-elle. L’ouverture à l’altérité est la ligne directrice de son rapport à l’art qui emprunte des voies de traverse aussi inattendues que riches de découvertes. La décision, prise à 17 ans, d’apprendre le métier de coiffeuse lui a non seulement permis l’indépendance financière souhaitée vis à vis de ses parents mais aussi une forme de travail créatif que l’artiste considère aujourd’hui comme son premier contact avec la matière et la sculpture. Elle a ensuite entrepris successivement des formations d’éducatrice spécialisée et de céramiste.
Dans sa fonction d’éducatrice, Céline Martin partage depuis plusieurs années la vie des pensionnaires en situation de handicap mental de la résidence Cap Cornely (association Adapei Papillons Blancs d’Alsace) à Mulhouse. C’est dans ce même lieu qu’elle a fondé en 2015 l’atelier Le Vestiaire afin de permettre aux résidents la pratique régulière d’activités artistiques. Pour l’éducatrice, outre l’échange permanent, l’observation joue un rôle central : observer ce qui naît des relations interhumaines comme de la pratique créatrice.
Son attitude particulière de sollicitude à l’égard de la différence et son intérêt pour l’imperfection sont étroitement liés à son expérience des rapports quotidiens avec des êtres humains aux codes de comportement singuliers, un vécu qui a aussi profondément marqué son œuvre : « Le travail avec ces personnes extraordinaires m’a permis de me libérer des carcans, de me laisser entraîner par des accidents et de m’autoriser un maximum de choses. »

Faire ressortir des gestes
Céline Martin voit aussi sa propre recherche artistique comme une subtile combinaison d’observation et d’échange permanents. Elle est centrée sur la mise au jour « des gestes naturels et intuitifs » acquis dans l’enfance, qui nous touchent et nous interpellent.
Dans sa nouvelle installation Nos Étreintes, (travail en cours, 2018, ill. 1), c’est la prise à bras le corps de la masse d’argile qui représente le premier geste constitutif de l’œuvre. De ce geste naissent des formes qui évoquent des organes. L’étreinte et la pression exercées sur la terre, que l’artiste considère comme son matériau le plus familier, lui font revivre des gestes qui déterminent son « autre » travail d’éducatrice spécialisée : « Avec des personnes en situation de handicap, il n’y a souvent pas cette distance physique qu’on connaît dans le monde ordinaire. Le grand besoin d’affection que certains résidents éprouvent s’exprime souvent par des câlins. On me fait des câlins tout le temps ou on me demande d’en faire. Quand je fais des câlins, j’essaie de bien sentir le corps de chacun. Les étreintes sont différentes selon la personne : douces et caressantes, énergiques ou serrées. »
L’embrassade est l’expression d’une relation remplie d’affection qui suscite la confiance. Les processus physiologiques et émotionnels déclenchés par une telle étreinte sont en partie élucidés. Le contact physique active des récepteurs cutanés, première étape d’une chaîne de réactions qui aboutit à la sécrétion de substances neuro-actives (ocytocine, dopamine, sérotonine) notamment impliquées dans les fonctions de régulation du stress.
Au cours de son processus de création, Céline Martin imprime son étreinte sur des masses d’argile encore humide. Les formes ainsi créées, encore souples, font ensuite l’objet d’un autre geste : elles sont lissées à l’aide d’une éponge humide, traitement qui rappelle la caresse d’un être aimé. La composante curative de cet acte ressemble à la démarche de Sarkis qui a « soigné » les plaies du Christ du retable d’Issenheim en appliquant du lait à l’emplacement des blessures, sur des radiographies des panneaux de la Crucifixion.
La série À renouveler (travail en cours depuis 2017) découle, elle aussi, de son travail d’éducatrice. Céline Martin y cout ensemble des copies d’ordonnances de substances psychotropes prescrites aux pensionnaires (ill. 2). Des heures durant, le pied de biche de la machine à coudre passe et repasse sur le papier qui est ainsi d’abord déchiré puis recousu. Le ronronnement de la machine et ses vibrations font revivre des souvenirs remontant à l’enfance de l’artiste. Petite fille, elle était confiée à la garde de son arrière grand-mère, une couturière dont la machine était sans cesse en action : « Le rythme entêtant de cette machine à coudre s’est imprégné dans mon corps. Ses vibrations ont sur moi un effet à la fois rassurant et méditatif. »
Par ce geste répété au fil des jours et des semaines, l’artiste recouvre la surface du papier qui disparaît sous des couches de fils permettant non seulement de transcender la fragilité du matériau mais aussi d’engendrer une nouvelle constitution : de ce long processus aux connotations thérapeutiques naissent des textures souples évoquant des tissages (ill. 3). Une fois suspendues au mur tels des drapés, elles suggèrent des associations avec des enveloppes semblables à des manteaux ou des lambeaux de peau. Cette dernière association est renforcée par les couleurs de peau et de chair des fils choisis par l’artiste. Nous sommes, une fois de plus, dans l’évocation du corps humain. Loin des effets répulsifs que peuvent susciter certaines œuvres explorant ce champ thématique aujourd’hui, ces formes, grâce à leur matérialité délicate, leur coloris chatoyant et leur lignes souples engagent l’observateur au toucher.

La vie de la matière
Pendant longtemps, les idées créatrices se sont présentées à l’artiste presque exclusivement à travers la terre. Cette matière permettait à la fois un travail en volume et un contact sensuel au moment du modelage. Mais au cours des dernières années, la pérennité propre à l’argile cuite est apparue de plus en plus en contradiction avec la corporalité éphémère que l’artiste cherchait à exprimer. C’est ainsi que le latex a fait son apparition dans l’œuvre de Céline Martin. Matière étroitement liée à la peau humaine, elle est malléable et, dans le même temps, fragile et périssable. Louise Bourgeois, pionnière dans l’exploration du motif du corps humain comme métaphore de nos émotions, a intégré cette matière dans son œuvre au cours des années 1960, dès lors qu’elle s’est intéressée aux formes biomorphes. En quête de nouveaux matériaux flexibles et adaptés au coulage de ses structures minimalistes, Eva Hesse s’est elle aussi, à la fin de la même décennie, approprié les propriétés du latex afin d’accroître la force expressive de ses travaux novateurs.
La fascination de Céline Martin pour ce matériau repose en particulier sur sa capacité à évoquer la peau et sur sa durée de vie limitée, une fois le processus créatif achevé. Sous l’effet des UV de la lumière naturelle, le latex devient moins souple, puis cassant, avant de s’effriter, des phénomènes qui rappellent le vieillissement du corps humain.
Dans la série Mues (2013-2014, ill. 4), l’artiste a créé des peaux de latex en les coulant sur différentes surfaces. Une fois sèches, ces peaux ont été dépouillées, puis découpées pour ensuite être assemblées à l’aide d’un fil rouge. Les enveloppes ainsi crées ont été remplies de bourre. Le latex vieillissant se rompt avec le temps et laisse s’échapper le matériau de rembourrage. Il ne reste alors qu’une mue qui continue à vieillir jusqu’à sa disparition ultime. Le caractère périssable est ici pensé, dès le départ, comme un des éléments constitutifs de l’œuvre. Ce sont justement le rétrécissement et le dessèchement du matériau qui, en déclenchant sa décomposition, ne cessent d’engendrer des formes et des configurations nouvelles.
Avec la série intitulée Care (2013, ill. 5), l’artiste avait, en contrepoint, cherché à contrecarrer ce processus de vieillissement. Des formes organiques en céramique de petit format y sont recouvertes de latex puis conservées à l’abri de la lumière dans une caisse en bois. Ici, l’idée du soin joue un rôle central. L’artiste applique régulièrement du talc sur ces sculptures : « J’en prends soin pour prolonger leur existence ».
Dépouilles (2016, ill. 6), une des dernières séries réalisée en latex, est née du désir de l’artiste de mettre en relation son propre travail et les sculptures du céramiste Philippe Godderidge. Le point de départ consistait à recouvrir d’une couche de latex les œuvres de Godderidge. Les sculptures étaient d’abord trempées dans la matière liquide qui, une fois sèche, était retirée telle une peau. Ces frêles enveloppes cutanées étaient ensuite remplies avec le fourrage utilisé par Philippe Godderidge pour nourrir les bêtes élevées dans sa ferme, attenante à l’atelier.
Les formes suspendues, souples et organiques de cette série, semblent faire volontairement référence aux sculptures en latex réalisées par Louise Bourgeois. Avec le temps, cette peau se modifie : non seulement sa couleur passe du beige au jaune, puis au brun, mais elle devient aussi friable et s’use de plus en plus au point de laisser toujours davantage apparaître la paille qu’elle contient. Cette évolution progressive, qui dure plusieurs années, se conclut par la disparition complète de la peau.
Fragilité et friabilité sont aussi les qualités volontairement mises en avant dans Nos Étreintes (ill. 1), œuvre en cours déjà évoquée plus haut, dans laquelle l’artiste développe un travail particulier sur l’argile, lui permettant précisément de faire ressortir ces propriétés. Elle y établit un dialogue entre les formes organiques d’argile cuite, aux lignes douces, avec de grossières mottes de terre crue obtenues en laissant sécher de la boue d’argile dans des seaux. De ce processus presque ludique qui reproduit un phénomène naturel – la manière dont la terre sèche après la pluie – naissent, sans aucune intervention de l’artiste, des formes traversées de failles, qui se fracturent et s’érodent (ill. 7). Les tensions physiques propres aux différents types de terres – outre des terres blanc gris, l’artiste utilise des variétés beiges et rouge clair – génèrent des structures qui font songer des formations en terre de plus grande taille, voire à des paysages rocheux dénudés.

Tandems humains
« Ce que je fais : je regarde. Je n’ai jamais fait que regarder les gens. Je n’ai fait que voir ou essayer de voir les rapports humains afin d’en parler. Voilà ce qui m’intéresse. Je ne connais d’ailleurs rien de plus important. » Cette phrase de Pina Bausch, qu’apprécie tout particulièrement Céline Martin, apparaît comme la devise de sa propre œuvre, où l’observation et les relations interhumaines occupent une place centrale. Une série d’estampes précoce intitulée Entre nous illustre déjà ce thème en représentant les espaces entre les protagonistes d’une photo de famille, expression des rapports aux multiples nuances qui existent entre des personnes différentes.

Traduit de l’allemand par Jean-Léon Muller.

Extrait de l’article  à paraitre dans le prochain Numéro de Plastik (revue de l’institut Acte, l’unité mixte de recherche CNRS, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Ministère de la culture).

1- Martin Buber, Je et Tu, Aubier, Paris, 2012 (première édition 1969), traduit par Geneviève Bianquis, p. 137.