Céline Martin

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Gratter l’écorce du monde


Approcher l'œuvre de Céline Martin, c'est d'emblée considéré la vie à laquelle se consacre l'artiste, au processus qui en découlent et qui nourrissent le travail.
Il y a cette conjugaison de la part à louer à l'éducation spécialisée, à la création d'un atelier, qui consacre son attention à la singularité, à la marge, au fond, à tout ce que la société invisibilise la plupart du temps, et bien entendu, tout le déploiement plastique de son œuvre.

La question de l'altérité est au centre de la création de Céline Martin. On croise un point nodal qui est celui des échanges (la parole, le corps, les moyens de la création) avec ceux qui la plupart du temps sont des laissés pour compte. Mais je veux prévenir de l'impression qu'on pourrait en tirer. Il ne s'agit pas pour l'artiste d'un antidote thérapeutique, ni même d'une seule dimension autobiographique, mais bien davantage, c'est l'expression de l'intimité qui fonde une pratique analytique, une expérience continue et une adhésion poïétique. Ce qu'on relève particulièrement, c'est qu'en tant qu'artiste, elle cherche à déjouer ce que la formation artistique habituelle, norme, qui fait en sorte que l'artiste finit parfois par correspondre davantage à ce que l'école veut qu'il soit, plutôt qu'il ne développe sa propre singularité. Céline Martin défend un territoire à la diversité fertile qu'elle invente au gré des expériences (plastique et évidemment humaines).

Son œuvre se déploie alors avec des pratiques diverses, dans lesquelles il faut repérer ce qui vient des catégories traditionnels : le dessin par exemple, mais qui ici, prend toujours des formes d'expérimentation différente, j'y reviendrai ; la couture : les formes sont générées par le travail lui-même et non pas par une attention préalable ; la céramique et/ou la question du corps comme celui qui fait le geste(pétrirent, étreindre, la terre, la lisser, la malaxer) mais aussi le corps de l'autre qui reçoit l'œuvre comme une caresse à venir, comme un pétrissage mental qui augmente la perception qu'on a habituellement dollars. Je parlerai volontiers d'une empathie plastique entre matériaux et existences individuelles.

Je vais tenter de montrer, pour chaque entité plastique, comment cela fonctionne, mais surtout établir comment les évocations qui naissent (on peut aussi parler d’interprétation) ouvrent un champ insoupçonné de relations, de tensions et de territoires nouveaux.

Un premier territoire qui se développe, est celui de ces peaux faites de fils enchevêtrés que la machine à coudre provoque, habite, transperce. J'en donne les éléments de départ. Il y a ces ordonnances (donné par des connaissances, des amis) qui listent un nombre incalculable de médicaments pour calmer les angoisses, les souffrances, peut-être même parfois pour annihiler une sorte de conscience autonome. Céline Martin récolte ses ordonnances, puis les coups, entre elle, les recouvre, les Agnès, les anonymes pour donner un corps avec une circulation (sanguine, presque) coloré qui redonne vie en tous sens.
Une force se dégage entre ce qu'il faut appeler la disparition de l'ordonnance par le fait même de les coudre, de les traverser les unes et les autres et ces réseaux tressés qui démontre la complexité de toute relation. J’appelle cela une peau (de celle qu'on connaît venant des animaux dépecer) qui montre une forme issue du travail lui- même. Il en est de même du poids de cette forme comme du son informe.

La couleur des fils est d'une richesse incroyable et on peut penser qu'il y a une telle intensité du recouvrement que les ordonnances de départ ont totalement disparu, dans la pratique répétitive, incessante et obstiné de l'aiguille qui transperce le corps du papier. J'y vois comme le passage d'un ordonnancement institutionnel à une libération expressive, intense, bien sûr, qui nous met au cœur des échanges entre une œuvre est un regardeur. Je veux dire que nous sommes alors au plus près de la dimension symbolique de l'œuvre et non pas de ce, marchandage de l'économie dans son rapport atrophié à l'argent, l’argent. (Qui détruit tant la valeur ontologique de l’art).

Un point essentiel et la piqûre. L'aiguille est ce qui rassemble et transperce tout comme on transporte un malaise d'un chant un autre. Et plus loin, ici de manière positive, je me rappelle s'il vous plaît qu'on transperce pour lancer un sort à quelqu’un. Ici le sort est jeté, a une institutionnalisation de la marge, à la norme pour précisément ouvrir les relations et en formuler toutes les perspectives (même celles parfaitement improbables). De la trilogie les mots, la mort les sorts, Céline Martin fait un écart pour apaiser l’être en souffrance, créer une empathie et une symbolisation que l’art seul pour réussir. L'artiste a un regard d'une grande acuité sur sa pratique. Elle saisit bien l'origine de son travail de couture, elle qui a passé tant d’heures auprès de sa grand-mère couturière, dans le bruit incessant de la machine et de la répétition du geste. Peut-être d'ailleurs, et d'une manière parfaitement juste, elle-même s’acharne jusqu'à se faire mal (au dos, aux mains) avec cette pratique pour guérir le corps social et pour donner à voir ce que cette guérison engage. Le processus de réparation est évidemment perçu dans la procédure de travail, mais aussi dans l'installation de l'œuvre, mol par définition, mais avec une souplesse du français qui permet à tout moment de re disposer de l'ouvrage, de lui, donner forme, et cette forme est toujours un corps.

Ce que j'ai appelé au départ une peau devient alors un manteau protecteur, un réseau de fils qui correspond de plus en plus à la circulation de tous les fluides du corps et de l'esprit bien sûr. Parfois, la couture se fait sur une trame transparente (comme une soie, ou une tarlatane) comme pour montrer seulement l’épure, même des fils perceptibles dans un espace presque vierge. Lorsqu'on évoque les références qui font ce travail, c'est avec évidence que les figures de Louise bourgeois, Eva Hesse et Pierre Bloch se profilent, qui entend travailler la souplesse des matériaux, la dimension souterraine (inconsciente) des fluides intimes, la répétition qui se saisit de l'espace pour lignée un autre rapport au monde.

Céline, Martin évoque pour son travail l'idée d'une utopie réelle.
Au fond, elle s'attache à réaliser un espace autre que celui que nous connaissons, mais qui donnera le véritable sens de nos existences. Ce n'est pas juste une proposition, pas seulement d'évocation de la souffrance, mais bien l'appréciation pour soi-même d'être relié à une dimension existentielle signifiante.

Un autre matériau où elle excelle est là céramique. Pour certaines pièces, elle utilise un grès blanc, malaxer, puis caresser, puis lissé, et qui nous surprends à caresser du regard et de la main, la matière, comme pour retrouver une peau toujours ou un corps oublié. Dans ce partage, avec le regardeur, elle réinvente un rapport intime, une communauté où tout est à découvrir. Il y a d'autres pièces, plus brutales, qui naissent des assemblages de ce qui est délaissé dans la pratique quotidienne de la céramique (tas, grumeaux, tiges, sédiments). Ces assemblages sont architecturaux et cherchent là encore à reconstruire ce que la vie défait, ce que la distraction quotidienne, met à distance. Réappropriations du sens, du corps, de l’esprit.

Une autre œuvre attire l'attention : quelques pièces réalisées en sérigraphie quelques formes dont nous sentons qu'elles ne sont que fragments. Céline Martin part de photographie de son enfance sur lesquelles se tiennent fois mère, son frère et elle-même. Elle observe et retient l’espace (et donc la forme de l’espace) qui sépare les trois personnes. Au fond, en ne montrant que cela sur le support papier elle dit ce qui les rassemble. La couleur de ses formes provient des éléments colorés de la photo (certainement des Polaroïds). Nous croisons là un degré d’abstraction (au sens d'une autonomie, de l'espace et de la réalité) une présence de l’absence (au fond, elle cible l'écart entre les personnes qui ne se voient jamais vraiment). Je crois que cette œuvre peut signifier, sans que nous ayons l'explication de l'origine du travail, tout ce qui se joue entre les êtres, tout ce qui advient de la pensée agissante, de celle qui veut pénétrer les méandres de la complexité humaine. Une présence hante cette œuvre qui détermine toujours ce qui manque, ce qui s'absente, ce que nous ne voyons plus vraiment. Cet invisible est rendu visible.





Germain Roesz - Les Lieux-Dits éditions

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